“ Love is like a Butterfly”
— Dolly Parton
Lorsqu’avec Guillaume Vincent, puis Laure Duqué, nous créons la compagnie il y a plus de vingt ans, c’est pour pouvoir travailler, à plusieurs entrer dans des matériaux rencontrés, chercher nos façons de raconter, fabriquer des spectacles ensemble, et qu’ils soient vus.
Nous sommes alors encore étudiants et je sais déjà en partie ce que j’aime dans le travail de Guillaume. Ne pas savoir à l’avance quelles formes prendront les spectacles, ça en fait partie. Ça bouge et ça mute, mais ce que j’aimais au début est toujours là aujourd’hui, et c’est souvent encore des points de départ.
Il y a évidemment pour moi son attention à la langue, aux voix et aux phrasés, aux langues que parlent les textes et les films, les époques, les acteurs, les personnes rencontrées et très tôt interviewées, enregistrées. La façon dont on parle tous plusieurs langues, dont on est constitué et habité par ce qu’on lit, voit, entend, monte, répète. Sans choisir a priori. Nous sommes entourés par des voix qui nous traversent, qu’on le veuille ou non. Il y a les grands classiques comme on dit, (Marivaux par exemple, « ils font semblant de faire semblant », c’est fondateur pour Guillaume ; Les vagues aussi, Virginia Woolf nous accompagne encore et revient) ; et puis la vie, celles et ceux qu’on croise, avec qui le temps passe (Olivia, Corine, Monique, Bonnie…). Ce serait d’ailleurs sans doute très abstrait de tenter de dissocier ces textes qui nous arrivent, et nos vies, enlacés. La parole est partagée. Il y a le théâtre de texte et le théâtre d’image, la politique des auteurs et la politique des acteurs, le public et le privé, l’opéra et la variété, le documentaire et la pop, les séries sur-écrites et la téléréalité, le trop plein et le peu, le rare… On peut prendre fromage et dessert, même au risque du trop. C’est sans hiérarchie, et le bon goût n’est le crible de rien. Merci Guillaume.
J’aime aussi que son attention au plus petit, au plus intime, (ce n’est pas synonyme, on est bien d’accord), s’articule avec son goût et son sens du spectaculaire, du grand spectacle même parfois. De ce qui impressionne, dans tous les sens du terme. Quels que soient les formats et les échelles. Souvent les spectacles se sont dépliés et construits à partir d’une image scénique préalable, une image fantôme qui se promenait dans sa tête. Comme une scène à venir, ouverte aux interprétations. Alors on mettait tout en œuvre pour reconstituer cette scène qui n’avait jamais eu lieu, et la présenter dans sa condensation particulière, sa densité proprement théâtrale, sans explication.
Je pense à la scène inaugurale des Mille et une nuits par exemple, répétée des heures. Le spectacle s’ouvrait dans une salle d’attente, sur une collection de jeunes mariées dans leurs robes de mariée bien sûr, corps avachis dans leurs costumes guindés, kitchs et magnifiques, grâce à Lucie Ben Bâta. C’est le jour de leur vie, et elles attendent. Le son d’Olivier Pasquet nous conditionne, il y a quelque chose qui ne va pas, la lumière crépite, des blocs secours au-dessus des portes s’allument, feu rouge, feu vert, les portes centrales s’ouvrent sur un escalier monumental qui monte, une jeune femme est happée, les portes se referment sur elle, le son devient strident, hurlements, torrents de sang. Et ça recommence. Massacre. Les jeunes mariées disparaissent une à une. Cauchemar. Il faut que ça cesse, pour citer Sarah Kane. Mais comment ? Comment raconter avec Shéhérazade, et tromper la mort ?
Je pense aussi à la scène des clowns de Paradoxe, dont la répétition était sans cesse repoussée mais qui était bien là dès l’origine du projet. On ne voyait pas vraiment ce que Guillaume avait en tête, mais on
avait les éléments : des clowns années 50 en somptueux costumes d’époque (Gérard Vicaire repris par Fanny Brouste), une conversation vitale et quotidienne entre un fils et sa mère, des quiproquos bien sûr,
jeudi boutonné avec vendredi, Zoé Lakhnati du rythme des sauts et des prouesses, Florence Janas et Guillaume Vincent qui se battent comme chien et chat, une lutte fratricide qui dégénère, un fusil, et un cercueil peut-être. Ou simplement Émilie Incerti Formentini dans Rendez-vous gare de l’est, elle est sur une chaise, rien d’autre, face public, le récit clinique
et l’état du monde se suspendent, tout s’arrête et on entend la voix de Dolly Parton qui semble émaner d’elle. Love is like a butterfly… La douceur étrange de cette country entraînante, à peine nasillarde, dépayse le récit bipolaire ; c’est ténu et bouleversant, sentiments sans sentimentalité, ça existe et déjoue nos attentes. Incarnation maximale l’air de rien.
Je suis toujours surprise par la façon singulière dont se nouent reconnaissance et déroute dans les spectacles de Guillaume. On partage ce qu’on ne savait pas avoir en commun, peut-être parce que l’intime est la chose du monde la mieux partagée ? Alors allons-y voir de plus près, en plus grand. En gros plans. L’hyperréalisme peut devenir fantastique. Quand les lumières de Sébastien Michaud font vriller les choses et les yeux, on ne sait plus bien quelles couleurs on regarde, ça déborde, même les contours tremblent et nous échappent. Les spectacles produisent des formes qui ne les précèdent pas. Par montage, collisions ou glissements, nous sommes en retard sur les personnages ou les lieux sans jamais être perdus, on se retrouve sans savoir qu’on s’était égarés, la continuité n’est pas toujours
où on l’attendait. On flirte avec le théâtre de genre comme on parle de cinéma de genre, on fait de grands écarts. C’est souvent infiniment joyeux, ça a cette puissance-là, même si les sujets et le monde convoqués le sont rarement. Et ces récits et ces formes engendrent parfois des affects théâtraux que j’éprouve rarement. C’est ça qui fait qu’on continue.
Mais ce qui m’importe surtout, c’est que tandis qu’on poursuit cette recherche en compagnie, poussant l’exigence artisanale et formelle, nos spectacles racontent des histoires souvent bizarrement accueillantes, et les spectateurices les plus différents y trouvent une place ; ils le disent lorsqu’ils s’attardent, lorsqu’on les rencontre en ateliers. Peut-être n’est-ce pas complètement étranger à cette référence que Guillaume a longtemps invoquée : le théâtre amateur. Amateur parce qu’on aime, mais aussi parce que la salle et la scène partagent une inentamable familiarité, y compris lorsqu’on découvre ce qu’on ne connaissait pas chez ceux qu’on aime.
Et chez nous.
Je n’ai pas cité toutes celles et ceux avec qui on avance, depuis plus ou moins longtemps, mais notre travail est évidemment collectif. Pendant les dix ans où j’étais dramaturge associée à la Comédie de Reims, la question du partage de l’outil et des modalités concrètes à mettre en place nous semblait essentielle à la bonne marche du théâtre et à l’état des productions théâtrales. Et je ne crois pas qu’on puisse faire l’économie de ces questions, à l’échelle d’une compagnie non plus. Qu’elles prennent la forme de co-créations, de collaborations, de transmissions, les fidélités et les passations s’inscrivent dans la durée et nous permettent de créer et de continuer.
Je me risque à une tentative de liste et m’excuse par avance auprès de celles et ceux que j’oublie.
Lucie Ben Bâta (costumes), Yoann Blanchard (son), James Brandily (scénographie), Jean-Luc Briand (régie générale), Mityl Brimeur (maquillage et coiffure), Fanny Brouste (costumes), Rose Bruneau
(régie micro), Elisabeth Carecchio (photographies), Elisabeth Cerqueira (habillage), Nicolas Chesneau (direction musicale), Jeanne Cherhal (musique), Pierre-Guilhem Coste (scénographie et regard plastique), Florent Dalmas (régie son), Alexandre de Dardel (scénographie), Benoît Dattez (magie), Simon Delattre (théâtre d’ombre), Jean Deroyer (direction musicale), Jori Desq (régie générale), Herman Diephuis (chorégraphie), Laure Duqué (administration et production), Charlotte Fauconnot
Laffilié (production), François Fauvel (lumières et régie générale), Rémi Fort (presse), Géraldine Foucault (son), Karl-Ludwig Francisco (régie générale et lumières), Bastien Gallet (livret), Stéfany Ganachaud (regard chorégraphique), Céline Gaudier (assistanat à la mise en scène), François Gauthier-Lafaye (scénographie et régie générale), Simon Gelin (assistanat à la mise en scène), Claire Germaine (régie générale), César Godefroy (lumières), Simon Gosselin (photographies), Daniel Jeanneteau (scénographie), Camélia Jordana (musique), Niko Joubert (lumières et régie générale), Théo Jouffroy (construction), Hélène Jourdan (scénographie), Baptiste Klein (vidéo), Einat Landais (création marionnettes), Daniel Larrieu (regard chorégraphique), Kelig Le Bars (lumières), Ninon Leclère (diffusion), Blanche Le Guillou (graphiste), Guillaume Lepert (régie générale et régie plateau), Damien Maestraggi (vidéo), Lucie Martin (attachée de presse), Sarah Meunier-Schoenacker (son), Tom Ménigault (son), Robin Meyer (Réalisation informatique musicale IRCAM), Sébastien Michaud (lumières), Nolwenn Mornet (administration), Philippe Orivel (musique), Jérémie Papin (lumières et régie générale), Olivier Pasquet (musique), Jeanne Piot (assistanat à la mise en scène), François-Xavier Roth (direction musicale), Adèle Royné (metteure en scène), Constance de Saint Remy (dramaturgie et assistanat), Jean-Christophe Spadaccini (prothèses), Marion Stoufflet (dramaturgie), Falila Taïrou (regard chorégraphique), Edouard Trichet Lespagnol (régie générale), Muriel Valat (régie générale et régie plateau), Bérangère Vantusso (conception marionnettes), Frédéric Verrières (musique), Guillaume Vincent (auteur et mise en scène), David Wampach (chorégraphie)…
Et au jeu, Elsa Agnès, Lucas Anglarès, John Arnold, Mohand Azzoug, Félix Back, Susanne de Baecque, Alann Baillet, Bonnie Barbier, Paul- Marie Barbier, Florian Baron, Moustafa Benaïbout, Lucie Ben Dû, Mathias Bentahar, Julie Borgel, Hanaa Bouab, Candice Bouchet, Francesco Calabrese, Jeanne Cherhal, Yannick Choirat, Adèle Choubard, Virginie Colemyn, Maxime Crescini, Johann Cuny, Alison Dechamps,
Simon Decobert, Vincent Dedienne, Grégoire Didelot, Andréa El Azan, Félicien Fonsino, Joaquim Fossi, Louis Garrel, Victoire Goupil, Elsa Grzeszczak, Elsa Guedj, Aubin Hernandez, Emilie Incerti Formentini, Florence Janas, Camélia Jordana, Manon Kneusé, Stefan Konarske, Sylvestre Lambey, Constance Larrieu, Julie Lesgages, Alice Le Strat, Pauline Lorillard, Vincent Macaigne, Hector Manuel, Dylan Maréchal, Déborah Marique, Nicolas Maury, Annie Mercier, Cyril Metzger, Estelle Meyer, Alexandre Michel, Philippe Orivel, Djibril Pavadé, Bryan Polach, Pierre-François Pommier, Solène Petit, Samuel Réhault, Sébastien Roch, Emilie Rousset, Adrien Rouyard, Adèle Royné, Makita Samba, Matthieu Sampeur, Philippe Smith, Sylvain Sounier, Julien Storini, Katrin Schwingel, Kyoko Takenaka, Ostap Tchovnovoï, Emilien Tessier Rebecca Tetens, Cyril Texier, Muriel Valat, Charles Van de Vyver, Guillaume Vincent, Susann Vogel, Gerard Watkins, Charles-Henri Wolff…
Et celles et ceux qui nous rejoignent pour les actions culturelles :
Louise Belmas, Calypso Baquey, Louis Barthelemy, Mathias Bentahar, Juliette Coulon, Florence Janas, François Gauthier Lafaye, Pierre François Pommier
— Marion Stoufflet